Qu’est-ce que la transdisciplinarité et pourquoi est-elle essentielle aujourd’hui ?
Aurélie Cardona : La transdisciplinarité est une démarche qui vise à résoudre des problèmes complexes [1]en combinant les savoirs et les expériences de différents acteurs, qu'ils soient issus du monde académique ou non. Elle dépasse les frontières traditionnelles des disciplines et des secteurs pour favoriser une collaboration étroite entre chercheurs, professionnels, décideurs politiques, et société civile. Dans le cadre de la transition agroécologique, cela consiste pour les chercheurs à coconstruire des solutions avec les agriculteurs, conseillers et décideurs politiques par exemple.
Isabelle Arpin : Dans les sciences de la durabilité, les problèmes complexes peuvent être des enjeux globaux comme le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité. Cependant, il ne suffit pas d’articuler des savoirs variés : encore faut-il structurer les interactions entre chercheurs et acteurs de la société. Une répartition adaptée des rôles est essentielle afin que chaque participant puisse apporter sa contribution de manière pertinente. Cette distribution des rôles peut évoluer au fil du temps, notamment vers une implication croissante des acteurs dans des rôles traditionnellement réservés aux chercheurs, tels que la coordination de projets ou l’analyse des données.
Pourquoi et comment avez-vous été amenées à vous questionner sur la transdisciplinarité ?
Aurélie Cardona : En travaillant en tant que sociologue à l’unité Ecodéveloppement à INRAE, sur la question des connaissances et apprentissages dans le cadre des transitions agroécologiques, j’ai rapidement constaté que les solutions produites uniquement entre scientifiques ne suffisaient pas à répondre aux défis du terrain. L'implication des agriculteurs, des conseillers et d'autres acteurs était essentielle. Pour autant, il faut garder à l’esprit que cette collaboration ne va pas toujours de soi et demande un investissement méthodologique conséquent de la part des chercheurs. Pour en rendre compte, nous avons récemment produit une analyse de sept projets transdisciplinaires conduits dans mon unité de recherche (Cardona et al., 2024). Nous avons montré que la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain nécessite des ajustements constants pour éviter les asymétries de pouvoir et favoriser un dialogue équilibré.
Isabelle Arpin : Mon intérêt pour la transdisciplinarité s’est construit au fil de mes recherches sur les sciences de la conservation et de la durabilité, menées au LESSEM en collaboration avec d’autres laboratoires. J’ai observé une diversification des approches transdisciplinaires et des modes d’implication des acteurs. Notre analyse de quatorze projets transdisciplinaires menés dans les Zones Ateliers[2] (Arpin et al., 2024) a révélé une répartition très variable des rôles entre acteurs de la recherche et acteurs de la société, et au sein même de ces derniers. Ce constat m’a amenée à développer des outils pour mieux caractériser cette diversité et en comprendre les implications.
D'après vos travaux, quels sont les principaux défis rencontrés dans la mise en œuvre de la transdisciplinarité ?
Aurélie Cardona : le premier défi est certainement de réussir à composer des groupes d'acteurs diversifiés. Dans notre étude, le projet "Vergers Durables" qui visait à concevoir des vergers maximisant les régulations naturelles et réduisant l’usage des intrants chimiques, illustre très bien la difficulté à réunir des acteurs ayant des visions et des intérêts parfois divergents. Or, c'est essentiel pour favoriser une véritable co-construction, d'avoir une représentation équilibrée des différents enjeux des acteurs et aussi d’éviter que certaines voix ne dominent les discussions. Quand c'est le cas, l’utilisation de méthodes d’animation spécifique, comme par exemple, les "jeux sérieux" peut favoriser le dialogue, l'expression de visions différentes et permettre aux participants de comprendre les contraintes des autres et ajuster leurs attentes.
Isabelle Arpin : Un autre enjeu central est l’ajustement des rôles et des méthodes aux spécificités des projets. Nos analyses ont permis d’identifier dix rôles clés dans les projets transdisciplinaires, dont ceux de coordonnateur, de facilitateur et d’expert de terrain. Dans certains cas, chercheurs et acteurs partagent ces rôles, tandis que dans d’autres, la co-construction est plus limitée. De manière générale, les citoyens restent les grands absents des projets transdisciplinaires, ce qui limite leur capacité à influencer les questions et processus de recherche et à acquérir les compétences associées.
Aurélie Cardona : Il faut aussi arriver à gérer les temporalités entre les acteurs. L’une des tensions majeures observées dans les projets transdisciplinaires est le décalage des temporalités : les chercheurs travaillent sur le temps long, tandis que les agriculteurs ou les gestionnaires d’espaces naturels attendent des résultats concrets plus rapidement. Par exemple, dans le Farming Lab PEYI, un dispositif de Guadeloupe consacré à l’expérimentation et à la co-conception de pratiques agricoles plus résilientes face aux défis climatiques et économiques, il a été montré qu’une implication continue des agriculteurs et une adaptation constante des protocoles expérimentaux à leurs besoins étaient des leviers essentiels pour maintenir l’engagement de l’ensemble du collectif sur le temps long.
Quels enseignements tirer pour améliorer le fonctionnement des approches transdisciplinaires ?
Aurélie Cardona : Il faut clarifier les rôles dès le début du projet pour éviter des tensions et des malentendus. Une bonne définition des responsabilités permet aux différents acteurs de s’engager avec une compréhension claire de leur contribution. Dans plusieurs projets que nous avons analysés, nous avons observé que l’absence de clarification initiale entraînait des incompréhensions, voire des conflits. Il est également nécessaire d’adapter les méthodes d’animation en fonction du contexte. Par exemple, des formats interactifs comme les World Cafés ou des groupes de travail flexibles peuvent améliorer la dynamique de collaboration.
Isabelle Arpin : Nos recherches montrent que les projets transdisciplinaires qui impliquent une diversité d’acteurs et où les rôles sont davantage distribués sont ceux qui peuvent s’attaquer à des problèmes de durabilité plus complexes. Cependant, maximiser la diversité des acteurs n’est pas nécessairement souhaitable. Une diversité excessive peut compliquer la coordination et générer des tensions si les intérêts et les attentes sont trop divergents. Une diversification progressive des acteurs impliqués semble donc préférable, car elle permet de mieux structurer la coopération et de tirer parti des premiers effets du projet. Cela demande un travail d’animation et de médiation dans la durée pour éviter que certains groupes ne prennent trop de place au détriment d’autres. De plus, une meilleure articulation des financements et des temporalités des projets transdisciplinaires permettrait d’assurer leur continuité et d’éviter l’essoufflement des acteurs.
Points clés de la collaboration transdisciplinaire
La transdisciplinarité est une approche essentielle pour traiter les enjeux complexes de la durabilité et de l’agroécologie. Cependant, sa mise en œuvre nécessite des ajustements constants, notamment sur la gestion des rôles, des temporalités et des méthodes d’animation. Les recherches menées à INRAE montrent que l’adoption d’une posture pragmatique et adaptative est la clé du succès. L’avenir passe par un renforcement des formations à la transdisciplinarité, une meilleure implication des citoyens, et une structuration plus efficace des mécanismes de financement pour soutenir ces démarches innovantes.
- Clarifier les rôles dès le début : éviter les tensions en définissant clairement les responsabilités de chaque acteur.
- Assurer une diversité équilibrée des participants : inclure des acteurs variés (chercheurs, agriculteurs, citoyens, décideurs) pour une représentation plus juste.
- Adapter les méthodes d’animation : utiliser des outils interactifs (World Cafés, jeux sérieux) pour faciliter les échanges.
- Prendre en compte les contraintes temporelles des acteurs : ajuster le rythme du projet aux attentes des participants pour éviter l’essoufflement.
- Garantir un soutien institutionnel et financier durable : assurer un financement adapté aux spécificités des approches transdisciplinaires.
Références
- Arpin I., Likhacheva K., Bretagnolle V. (2024) Actors’ roles and their distribution in transdisciplinary research in sustainability science: an exploratory study of research projects in the French LTSER network. Sustainability Science 19, 1881–1896. https://doi.org/10.1007/s11625-024-01567-6
- Cardona A., Angeon V., Bellon S. et al. (2024). Is transdisciplinarity an achievable ideal? Lessons from our experience. Agroecology and Sustainable Food Systems, 48 (4), 610-640. https://doi.org/10.1080/21683565.2024.2305759
- [1] Les problèmes complexes se composent de différentes caractéristiques qui sont en interactions entre elles et avec l’environnement. Ces interactions évoluent dans le temps. Ce sont aussi des problèmes chargés d’incertitudes et sujet à controverse.
- [2]Les Zones Ateliers sont des dispositifs du CNRS qui visent le développement de recherches de long terme sur des socio-écosystèmes et promeuvent l’inter- et la transdisciplinarité.
Cet article, rédigé par Christine Jez - chargée de communication au département ACT d'INRAE, a initialement été publié sur www.inrae.fr